A quoi mène la folie ?

Posté par Amadeus le 10 mars 2011

(alternative à Lolita)

Une heure de l’après-midi , c’est l’heure de la pause . Une masse confuse s’éparpille dans les rues ; ce sont tout les travailleurs qui peuvent se permettre le luxe de déjeuner ailleurs que dans leur cantine  . Une serviette à la main  , certains courent après les taxis alors que d’autres décident simplement de flâner dans les rues en attendant que l’appetit commence à se manifester  … Une journée comme tant d’autres , sauf pour moi . Moi je n’ai plus de travail , je n’ai plus de famille , je n’ai pas de femme … Mais alors qu’ai-je donc ? Rien . Chômeur depuis trois ans , enfant adopté par un couple qui m’abandonna aussitôt que j’étais majeur avec rien pour m’aider à survivre et aucun contact avec quelque femme que ce soit .

Les deux pieds au bord du vide  au point culminant d’un gratte-ciel , les yeux gonflés par des cernes , j’admire la vue qui s’offre à moi . C’est superbe , cet absence d’ordre et de cohérence , ce mélange de couleurs , nuances de gris ,  de noir , de jaune , cette confusion sonore qui vous prend aux oreilles et cette vaste foule mobile qui s’assemble et qui se disperse au gré des envies des uns et des autres … Une vision qui me fait monter les larmes aux yeux ; j’avais toujours été quelqu’un de très sensible , trop sensible même , à force de tout interioriser , de garder mes problèmes en moi , un rien pouvait m’émouvoir . Ce qui expliquait sûrement ma présence en ce lieu .
Je secoue violemment la tête , non , non , cette vie n’est pas pour moi , elle n’est plus pour moi . C’en est fini de tout , je n’ai plus rien , je n’aurais plus rien .
Pour la première fois en vingt-cinq ans ,  je me décide à exterioriser l’ensemble confus qui s’entremêle en moi . Je gonfle mes poumons , ma cage thoracique prend de l’ampleur elle grossit , elle va ceder … Je m’arrête et pousse un cri venant du plus profond de mon gosier ;  j’exprime ma douleur , ma peur , ma rancoeur et tant d’autre émotions et sentiments qui m’ont boulversés et qui auraient continués à me boulverser  . Quelques passants lèvent les yeux , ils apercoivent ce petit point dressé au ciel et immédiatement ils commencent à me pointer du doigt et à pousser des baragouinements qui ne m’atteignent pas , je suis trop loin ; c’est un flot de paroles que je ne puis comprendre , même si je désire ardemment suivre ce qu’ils essayent de me dire … Peut-être qu’en tendant l’oreille un peu plus j’aurais put entendre ce qu’ils disaient ? Peut-être qu’ils auraient reussi à me convaincre de redescendre ? Peut-être que je pourrais continuer à vivre ?

Arrête . De nouveau je me secoue pour reprendre mes esprits , assez d’illusions , c’est à force de peut-êtres que j’ai détruit ma vie . Elle n’est plus , elle ne sera plus , elle n’a jamais été .

Je me penche en avant , dans une seconde tout sera fini ; plus aucun doute ne viendras me perturber l’esprit , je serais au calme , au repos eternel . Une intuition , un pressentiment , que sais-je , je décide , sur une envie soudaine , de tourner la tête avant d’achever mes jours .  Je me fige sur place : une créature de rêve se dresse devant moi , mais ce qui m’arrête ce n’est pas le physique plus qu’impressionant de celle qui m’observe , ce n’est pas son apparence  qui aurait fait fantasmer tout homme  , quel qu’il soit , qui me laisse pantois . Ce n’est pas ses courbes gracieuses , ses cheveux qui brillent , ses yeux couleur ciel qui me laissent sur place  . Non rien de tout cela n’est la cause de ma surprise . Ce qui me pétrifie , me choque , me surprend , c’est ce qu’il y a  derrière elle : énormes , massives , impressionantes , deux ailes d’une blancheur immaculée . Oui deux ailes qui envahissent mon champ de vision , elles se dressent là , majesteuses , juste devant moi , il me suffirait de tendre le bras pour les toucher . Un leger battement les agite , un souffle d’air me caresse le visage et suivant le courant ,  une plume s’en détache et viens se déposer sur ma bouche.  Son odeur  m’envahit , elle s’inflitre en mes narines , elle joue avec mes sens , elle me touche le coeur , elle le palpe … Mon esprit est tout entier tournée vers elle , je m’apprête à redescendre du rebord , mais le vent en a décidé autrement : une rafale me pousse et me désequilibre . Un moment de flottement ; je suis en équilibre sur le rebord , mon désir de vivre est revenu , rempli d’une ardeur que je ne lui connaît pas . Hélas mon destin semble s’acharner contre moi ; j’ai tout juste le temps de souffler mes dernières paroles  ;
 » Peut-être pourrais-je …? « 
Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase , la gravité reprends ses droits , mon corps se fait lourd , l’abîme me tire vers elle et finit par me happer , la chute libre commence . Je garde les yeux ouverts , des larmes coulent le long de mes yeux et s’envolent vers les cieux , pour la rejoindre peut-être ? Je n’avais plus envie de mourir , j’avais peur , j’avais quelquechose qui me rattachait encore à la vie ; Elle . Pourquoi , oui pourquoi les élements s’archanaient-ils contre moi ? Heureusement la tristesse qui commence à creuser un trou béant dans me coeur s’arrêtera bientôt , dans quelques secondes je ne serais plus qu’une tâche rouge sur du béton , une âme en moins sur terre , un être insignifiant en moins parmi quelques milliards d’autres …

Le sol se rapproche dangeureusement ; trois mètres … deux mètres … C’est bon je suis mort . Mon nez touche le bitume .

J’ouvre les yeux . Je suis dans mon lit . Mes mains sont moites , mon dos est couvert de sueur , mes cheveux me collent à la peau . J’ai le souffle qui se meut par saccades rapides et le coeur qui bat en rythme . Je me force à reprendre mon calme , autour de moi rien d’anormal , juste l’odieuse chambre de service que je partage avec un colocataire décripit et sale depuis maintenant trois ans , le logement ordinaire d’un parasite de la société . Je suis presque en trance , l’illusion que je viens de vivre m’a laissée dans tout mes états , j’ai les yeux rouges après avoir pleuré , j’ai mal , un poignard dans mon coeur  . Décision raisonnable : je me lève pour aller me faire un café , ce rêve m’a laissé un arrière-goût particulier dans la bouche , mon esprit est encore embrumé , je n’arrive plus trop à différencier le vrai du faux , ai-je vraiment rêvé ? Tout m’a paru si , si … si ancré en moi , comme si tout venait de se passer , là, à l’instant même . Je tends les bras , comme pour toucher ces ailes blanches qui m’étaient apparues . Une prémonition peut-être ? Je soupire … Encore des suppositions irréalisables …  Il fait sombre ; plus d’électricité , la lune est voilée , je trébuche sur une bouteille et manque de m’étaler de tout mon long sur le sol . Je renifle l’odeur rance qui se propage  : alcool . Le contraste avec ma vision est plus que frappant , mon corps est las , très las .

Quelquechose dans mes cheveux ? Non c’est le front qui me gratte , je tends la main pour en attraper l’objet qui le surplombe . Je manque de tomber à nouveau ; c’est une plume blanche . Oui une plume banche comme celles qu’elle avait . Ma raison se tord dans tout les sens possibles , elle s’étire , elle explose , elle implose , c’est l’anarchie , le chaos , la fin .
Une question me taraude l’esprit : il serait donc possible qu’elle existe vraiment ? Sans prendre le temps de réflechir plus longtemps , je me tourne face à la fenêtre et me mets à courir . Sans aucun problème , je la traverse , les éclats de verre qui me griffent la peau ne me gènent pas , le sang qui se met à couler ne m’inquiète nullement , les trente mètres qui me séparent du sol ne me font pas peur , non , rien de tout cela m’importe car désormais j’aime . Au quatrième étage la chute sera mortelle , mais qu’importe , elle viendra me sauver . Réminiscience de rêve , de nouveau je suis en chute libre , elle viendra me sauver , elle viendra me sauver . Un battement d’ailes tout proche , des ailes ? C’est elle ! J’avais donc raison de lui faire confiance !

A ce moment là la nuit se fait claire , la lune dévoile un pan de sa nudité éclairant cet huberlulu fanatique qui subsiste entre ciel et terre . Il regarde la plume qu’il a dans sa main , son visage se tord de douleur , un rictus affreux lui déforme la face . Il a tout juste le temps de lever les yeux pour apercevoir la source du bruissement d’ailes . Son esprit se fait clair , il comprend tout , et continuant sa chute il hurle de rage et de douleur , un cri inhumain qui lui arrache les poumons , qui lui tord le ventre , qui le détruit .

Un bruit ecoeurant résonne dans les sombres allées du Connecticut . On s’approche de ce corps aplati qui traine par là . On se penche au-dessus ; dans sa main une plume grise froissée et sale et sur son dos un pigeon qui bécote des morceaux de chair . On hausse les épaules et l’on se détourne de ce cadavre immonde , quel âge pouvait-il avoir ? La douzaine , pas plus , à la rigeur treize ans  …

On continue notre petite promenade nocturne , le corps n’est plus qu’un souvenir . Une rafale de vent nous repousse en arrière , on lève les yeux : une ombre nous recouvre et nous voile la lumière , on plisse les yeux pour entrevoir cette apparition , mais  elle disparaît aussitôt , remplacée par la lune qui s’impose de nouveau à nous . La canne à la main , nochalamment , on reprend notre marche .

J&A

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