D’une seule prise, ou le désoeuvrement

Posté par Joey le 12 mars 2011

Les pires insultes sont celles que l’on veut dire. Cette phrase inerte est un bon début, même sans s’arrêter au jeu des correspondances. Allez, essayons de raconter une histoire, pour intéresser un minimum de gens. Cet essai est relatif, il se veut une reprise d’activités.

C’est dans la rue que se passe le plus souvent la partie la plus trépidante des rapports humains. Que dira-t-on si je prétends avoir rencontré plusieurs aliénés au hasard de mes promenades ? Que je les cherche peut-être ? Que les chiens ne fuient pas les chats ? Reste que ce sont ces rencontres brèves qui me restent en mémoire, et non celles fugitives et anodines qui m’ont mêlé aux autres… Un jour, sur la route de la maison (parenthèse intelligente : ne sommes nous pas toujours sur la route de la maison ?) un type d’âge moyen, disons plutôt la cinquantaine, d’aspect trouble et sale, qui conjuguait à vrai dire trop bien les déclinaisons usuelles de la folie pour ne pas paraître suspect, me bouche le chemin. M’apostrophant, il déclare « tu ne me reconnais pas », et alors qu’embarrassé je réponds à la négative il insiste, s’imposant à ma vue et mon attention, bloquant toujours aussi bien le trottoir.  » Tu ne me reconnais pas ? – Non non… -Tu es sûr ? – Oui…  » Et le maniaque de dire « Ah… Bon » et de passer son chemin. Je crois m’être retourné pour le voir s’éloigner, avec le grand masque grimaçant de l’absurde dans le dos.

Maintenant je peux multiplier les exemples, cet homme qui me demande si tout va bien puis me dit qu’une catastrophe va arriver, la dame qui me demande un centime puis un violon, et cet aveugle qui voyait… Ce n’est la faute de personne, et les coins que je fréquente ne sont pas assez mal famés pour que ces coïncidences paraissent naturelles, alors il faut bien expliquer cela.

Un peu de psychologie. Si j’étais fou, mon passe-temps préféré serait certainement d’aller m’adresser aux gens, et d’interpeller par mes syllogismes conscients les âmes torturées dont j’aurais oublié le mécanisme. Pure supputation ? Pas si osée que cela, enfin passons. Cet homme dont j’ignorais tout m’envoyait peut-être une bouée, un appel, et je l’ai ignoré, cependant, selon la Bible « Je le commencerai et l’achèverai ». Cependant il est des appels auxquels la réponse est inutile, auxquels elle n’est même pas souhaitée. Mais je tente de me justifier, ce qui est mal, alors que ce que j’aurais surtout voulu, c’était rentrer dans son jeu, et trouver quelle figure mystique il avait emprunté. Sage, sauvage, chien, le fou n’est point homme, il est Dieu. C’est lui qui m’a sur le moment commencé, et achevé. Puis-je encore devenir illuminé ? « Qui t’a établi chef et juge sur nous ? Est-ce que tu veux me tuer, comme tu as tué l’Egyptien ? ». Les voies du seigneur sont impénétrables…

Mais au fond, j’y pense, cet homme, ce « fou », je le connaissais peut-être, fantôme de jours plus heureux, que jamais je ne reverrai plus… Ah l’expression de son visage lorsque je l’ai dépassé !

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